Quoiqu’il soit bien établi que les arrêts de travail ont des répercussions négatives diverses et étendues, il demeure difficile de faire la preuve de ces conséquences au moyen de données empiriques pures et peu de recherches étayent ces conclusions. Par conséquent, dans la présente partie, nous citerons certaines conclusions de recherche tout en mentionnant les restrictions qui empêchent de donner le détail des répercussions des arrêts de travail. Si des résultats plus concrets sont nécessaires, une option décrite fournira des suggestions pour procurer de meilleures évaluations des répercussions économiques des arrêts de travail.
Il est également reconnu que les arrêts de travail ont des répercussions autres qu’économiques importantes sur les personnes et les familles, de même que d’autres ramifications sociales, voire politiques. Elles sont toutefois encore plus difficiles à décrire empiriquement et l’on a trouvé peu de choses dans des documents sur ce sujet.
Il existe peu ou pas d’études rigoureuses et complètes sur les effets économiques des arrêts de travail, car les données spécifiques aux firmes affectées par un arrêt de travail sont très rarement disponibles. Même les entreprises impliquées dans des arrêts de travail peuvent difficilement en mesurer tous les coûts. Pour les travailleurs des fournisseurs ou des concurrents impliqués directement ou indirectement dans un arrêt de travail, l’information est encore plus difficile à colliger. À un niveau plus agrégé, les approches partielles peuvent surévaluer ou sous-estimer tous les impacts économiques, car les ajustements effectués par les parties et les personnes touchées indirectement avant, pendant et après les arrêts de travail ne sont pas pris en compte.
Voici un aperçu de certaines des conclusions des études qui ont tenté de mesurer l’impact économique des arrêts de travail.
Pertes de production : En ce qui concerne l’impact sur les coûts et les économies des sociétés réalisées lors d’arrêts de travail, on a constaté que l’impact principal a découlé des ventes perdues et des coûts généraux (p. ex. l’intérêt, les assurances, etc.). D’autres coûts moins importants sont la publicité auprès de la population, les amendes pour retard de livraison, des frais d’assurance supplémentaires et le sabotage. Les entreprises accordent peu d’importance aux économies réalisées pendant la grève1.
Effets négatifs anticipés sur les profits, la productivité et le rendement obtenu par les actionnaires :
Au cours de la période précédant l’arrêt de travail, les travailleurs répondent aux offres patronales en mettant moins d’effort et d’application. La perte de productivité serait de 2 % à 12 %, selon le type de production et la durée de l’arrêt de travail2.
Une grève de plus de deux ans à l’usine de pneus Bridgstone/Firestone (B/FS) de Decatur en Illinois est associée au rappel de plus de 14,4 millions de pneus, 271 morts et 800 blessures pendant ou immédiatement après la grève . Les pneus de mauvaise qualité sont associés à l’arrêt de travail . Dans les quatre mois suivant l’arrêt de travail, la valeur de marché des titres B/FS est passée de 16,7 $US milliards à 7,5 $US milliards et l’exécutif de B/FS a été remplacé3.
Pour les entreprises canadiennes enregistrées à la bourse de Toronto et qui ont connu un arrêt de travail entre 1975 et 1992 ( 304 cas), le rendement diminue de 3,9 % à partir de l’arrêt de travail . Dans le cas des arrêts de travail illégaux, le rendement des titres des compagnies avait déjà commencé à diminuer dans les 30 jours précédant l’arrêt de travail. Au moment de l’arrêt de travail le rendement des titres avait diminué en moyenne de 3,2 %. Dans les 30 jours suivant l’arrêt de travail, les rendements diminuent encore de 4,3 %. Pour l’ensemble des arrêts de travail, la diminution moyenne du rendement est de 4,5 %4.
Effets indirects : D ans une analyse économétrique basée sur des données sectorielles sur la production et l’emploi dans l’industrie manufacturière américaine entre1967 et 1981, il a été constaté que les entreprises utilisatrices des produits des entreprises en arrêt de travail voient leur productivité du travail baisser de 2,7 %. Par contre, celles qui fournissent des biens aux entreprises en arrêt de travail voient leur productivité diminuer de près de 18 %. La principale raison avancée est que ces entreprises maintiennent leur niveau d’emploi même si la production diminue afin de minimiser les effets négatifs sur les relations de travail de mises à pied temporaires. On doit donc s’attendre à ce que les profits de ces entreprises diminuent5.
La somme des effets microéconomiques négatifs sur les entreprises touchées par un arrêt de travail et des effets positifs sur les entreprises concurrentes.
À l’aide d’un modèle input-output de l’économie canadienne en 1961, les effets sur la demande intermédiaire et finale des biens dans le secteur manufacturier ont été pris en compte pour évaluer les coûts des arrêts de travail. Ils trouvent que les arrêts de travail en 1967 ont coûté l’équivalent de 0,2 % du PNB en 19676.
Au moyen de données trimestrielles de l’industrie manufacturière américaine et d’un modèle économétrique utilisés pour évaluer les effets des arrêts de travail sur la productivité du travail entre 1961 et 1981 , il a été estimé qu’un arrêt de travail supplémentaire au cours d’un trimestre diminue de 1 % à 2 % la productivité du travail de l’industrie au cours du trimestre7.
À l’aide des données sur la production sectorielle dans l’industrie manufacturière au Canada et de différentes méthodes économétriques, les pertes de production associées aux arrêts de travail entre 1971 et 1985 ont été évaluées et il a été estimé que les pertes de production pour la majorité des secteurs sont inférieures à 1 %. Les pertes augmentent à 1,7 % pour le secteur de la fabrication, 2 % pour le métal primaire et les produits du tabac et 3 % pour les pâtes et papier. La perte la plus importante est de l’ordre de 9 % pour le secteur du bois8.
Investissement : Des estimations économétriques ont été utilisées pour évaluer les effets des arrêts de travail sur les investissements nets au Canada entre 1967 et 1999. Une augmentation de 1 % du nombre de travailleurs impliqués dans des arrêts de travail au cours des 5 dernières années diminue l’investissement global de 0,1 %. Dans le secteur de la construction cela se traduirait par une baisse des investissements de près de 3 %9.
Commerce extérieur :
Un arrêt de travail important pour l’économie australienne diminue les investissements et la consommation . Cela se traduit par une diminution des importations qui s’accompagne d’une dépréciation de la devise australienne qui favorise à son tour une augmentation des exportations. L’effet net au cours de l’année de l’arrêt de travail est une dépréciation réelle de la devise de 6 % avec une diminution de 4 % des importations et une augmentation de 13 % des exportations. Ce résultat est indicatif des effets sur le commerce extérieur mais il dépend cependant du scénario examiné et de la structure de l’économie australienne10.
ar ailleurs, à l’aide d’une équation dérivée sur l’équilibre de la balance commerciale du Canada tirée d’un modèle sommaire de l’économie pour la période de 1971 à 1993 assortie de paramètres de mesure des effets des arrêts de travail sur l’équilibre de la balance commerciale, on a conclu que l’effet net était à toutes fins pratiques négligeable pour la plupart des secteurs exportateurs de biens11.Ce qui caractérise les entreprises privées du domaine de compétence fédérale c’est leur importance stratégique pour l’économie canadienne. Ces entreprises sont liées à l’infrastructure de base de l’économie pour le transport, les communications, l’intermédiation bancaire et certaines entreprises que le Parlement a déclarées d’intérêt national.
L’emploi dans le domaine de compétence fédérale représente environ 7 % des travailleurs canadiens. Une analyse préliminaire montre qu’un arrêt de travail dans ces entreprises a potentiellement peu d’impact sur les fournisseurs de ces entreprises. Par contre, certaines entreprises occupent une position stratégique parce que leur production est utilisée par de larges segments du secteur manufacturier (p. ex. entreprises de transport qui sont généralement syndiquées) ou par l’ensemble des secteurs d’activité comme les services bancaires (très faiblement syndiqués).
À l’heure actuelle, nous ne disposons pas de suffisamment de données pour mesurer l’importance des sociétés relevant du secteur privé de compétence fédérale pour le fonctionnement de l’économie canadienne. Une option qui permettrait de surmonter ces limites consisterait à faire participer le Programme du travail à l’analyse de ces enjeux à l’aide des outils fournis par la Division de la recherche et du développement de données. Des mesures seraient prises pour identifier avec le plus d’exactitude possible tous les secteurs d’activité de compétence fédérale et ces renseignements seraient utilisés pour mettre au point des mesures des effets directs et indirects sur les tiers des arrêts de travail dans le secteur privé de compétence fédérale. Cet exercice nécessiterait aussi d’évaluer l’importance potentielle des arrêts de travail selon le secteur . Une analyse connexe pourrait inclure l’élaboration de mesures sur l’ajustement du comportement des parties pour évaluer les impacts économiques des arrêts de travail dans le domaine de compétence fédérale, tant à court terme qu’à long terme .
On nous informe que les renseignements tirés de cette analyse pourraient être combinés aux résultats provenant de l’analyse prévisionnelle sur les arrêts de travail dont il est question précédemment. Cette combinaison de renseignements pourrait peut-être contribuer à diminuer les coûts économiques des arrêts de travail dans le domaine de compétence fédérale si le SFMC devait intervenir de façon dynamique en proposant aux entreprises à risque d’un arrêt de travail qui pourrait avoir des répercussions économiques élevées des formations spécifiquement adaptées à leurs besoins, ou en commanditant des sessions spéciales sur les pratiques exemplaires dans des conférences sur les relations industrielles. Le développement de ces indices nécessiterait la collaboration active du SFMC et de la Division de la recherche et du développement des données du Programme du travail.
Notes :
[1] note en bas de la page 1 Tang et Ponak (1986), Employer Assessment of Strike Costs, Relations Industrielles, 41-3, p. 552-571.
[2] note en bas de la page 2 Imberman (1979), Lost profits represent only the tip of an iceberg, Harvard Business Review, 57-3, p. 133-138.
[3] note en bas de la page 3 Krueger et Mas (2002), Strikes, Scabs and Tread Separations: Labor Strife and the Production of Defective Bridgestone/Firestone Tires, document de travail 461, Industrial Relations Section, Princeton University.
[4] note en bas de la page 4 Hanrahan et autres (1997), The Effect of Work Stoppages on the Value of Firms in Canada, Review of Financial Economics, 6-2, p. 151-166.
[5] note en bas de la page 5 McHugh (1991), Productivity effects of strikes on struck and nonstruck industries, Industrial and Labor Relations Review, 44-4, p. 722-732.
[6] note en bas de la page 6 Hameed et Lomas (1975), Measurement of production losses due to strikes in Canada : An Iinput-Output Analysis, British Journal of Industrial Relations, 13, p. 86-93.
[7] note en bas de la page 7 Flaherty (1987), Strike Activity, Worker Militancy, and Productivity Change in Manufacturing, Industrial and Labor Relations Review, 40-4, p. 585-600.
[8] note en bas de la page 8 Ahmed (1989), The effect of the joint costs of strikes on strikes in Canadian manufacturing industries - a test of the Redder-Neumann-Keenan theory, Applied Economics, 21, p. 1353-1367.
[9] note en bas de la page 9 Budd et Wang (2004), Labor Policy and Investment: Evidence from Canada , Industrial and Labor Relations Review, 57-3, p. 386-401.
[10] note en bas de la page 10 Dixon et Wittwer (2004, op. cit.), Forecasting the Economic Impact of the Industrial Stoppage Using a Dynamic, Computable General Equilibrium Model, Australian Journal of Labour Economics, 7-1, p. 19-51 .
[11] note en bas de la page 11 Alvi (2001), The Impact of Strikes on Canadian Trade Balance, Applied Economics Letters, 8, p. 389-396.