On sait bien que les investissements en capital humain sont essentiels à l'innovation et à la croissance économique. La notion de capital humain présente de nombreux aspects, mais la scolarisation est probablement l'aspect auquel se sont le plus intéressés les économistes (les autres formes de capital humain sont la formation professionnelle, l'apprentissage, la santé, etc.). Il importe pour bien des raisons d'examiner les facteurs individuels de poursuite des études et les résultats qui, sur le marché du travail, sont liés à cette plus grande scolarisation. Ainsi, les dépenses d'enseignement supérieur tiennent une grande place dans le budget global de l'État. S'il y a des gains sociaux par l'éducation qui justifient le financement de l'enseignement supérieur, il existe aussi un rendement privé qui offre une certaine contrepartie au financement gouvernemental. Ajoutons que la structure du marché du travail est en constant mouvement et que, ces dernières décennies, ce mouvement s'est infléchi en faveur des travailleurs qualifiés. Le système éducatif doit donc s'adapter à l'évolution des exigences des employeurs.
Il est vrai que, au Canada, les gouvernements fédéral et provinciaux reconnaissent les avantages d'une main-d'oeuvre hautement qualifiée, mais l'accession aux études supérieures a pu être freinée dans la décennie 1990 lorsque les frais de scolarité ont largement augmenté dans l'ensemble du pays (sauf en Colombie-Britannique et au Québec). Corak et coll. (2003) signalent que les frais moyens de scolarité des étudiants du premier cycle en arts ont presque doublé de 1990-1991 à l'an 2000 (exprimés en dollars de 2001, ces frais moyens sont passés de 1 866 $ en 1990-1991 à 3 456 $ en 2000). On note des hausses du même ordre dans toutes les disciplines du premier cycle (voir Frenette, 2005). Statistique Canada (2001) a également décrit l'incapacité des parents à épargner pour les études de leurs enfants. Tel est tout particulièrement le cas dans les ménages à faible revenu. Moins de 20 % des ménages dont le revenu était de moins de 30 000 $ économisaient pour les études postsecondaires de leurs enfants comparativement à 67 % environ pour les ménages à fort revenu (plus de 80 000 $). Pendant la même période, les niveaux d'emprunt et d'endettement des étudiants se sont élevés (voir Finnie, 2002) en partie à cause des changements subis par les programmes d'aide aux étudiants.
Ces 10 à 15 dernières années, l'augmentation des frais de scolarité a poussé les candidats à l'université à envisager les études postsecondaires hors de l'université, c'est-à-dire là où les frais sont généralement moins élevés. Comme le notent Boothby et Drewes (2006), environ les deux tiers des scolarisés du palier postsecondaire ont fait des études non universitaires (dans les collèges communautaires, les écoles de métiers et autres établissements de formation professionnelle). Le secteur postsecondaire non universitaire tient une grande place au palier postsecondaire au Canada. Cette constatation pourrait valoir tout particulièrement pour le Québec avec son réseau de cégeps. Dans les autres provinces, les collèges communautaires et les écoles de métiers assurent la formation de nombreux étudiants après l'école secondaire. Ainsi, le palier postsecondaire est très diversifié au pays et cette hétérogénéité des programmes doit entrer en ligne de compte lorsqu'on étudie comment les premiers résultats sur le marché du travail varient selon qu'on ait fait ou non des études postsecondaires.
Notre propos sera principalement de livrer une analyse descriptive des premiers résultats sur le marché du travail et de démontrer comment ceux-ci varient selon le niveau de scolarisation. L'analyse empirique fera appel avant tout à des régressions par les moindres carrés ordinaires (MCO), d'où la possibilité d'écarter certaines des difficultés d'ordre méthodologique d'une estimation de la rétribution de l'éducation. Ainsi, les résultats que nous présentons ne sauraient être interprétés comme une estimation des effets causaux de la scolarisation postsecondaire, mais plutôt comme la description de sa corrélation avec différents résultats sur le marché du travail comme le salaire et le chômage. Cependant, les spécifications de régression comporteront tout un jeu de caractéristiques observables, ce qui pourra réduire les problèmes statistiques que pose un traitement MCO. Pour estimer la rétribution de la poursuite des études, nous utiliserons les données des trois premiers cycles de la cohorte plus ancienne de l'Enquête auprès des jeunes en transition (EJET). Il s'agit des reprises de 2000, 2002 et 2004 où étaient visés des gens âgés de 18 à 20 ans en décembre 1999. Un autre objectif de l'étude est d'analyser la correspondance entre la structure professionnelle et les compétences acquises dans leurs études par les diplômés du palier postsecondaire. Cela permettra de jauger le succès avec lequel le système éducatif permet l'acquisition des compétences exigées sur le marché du travail.
Dans l'ensemble, les résultats semblent indiquer que, en menant à bien un programme du palier postsecondaire, on améliore ses résultats sur le marché du travail. Chez les femmes, les résultats des régressions salariales font voir qu'il y a un avantage salarial significatif à l'obtention du diplôme dans de tels programmes. De plus, le salaire moyen est plus élevé chez les diplômées des programmes postsecondaires longs que chez celles des programmes courts. On relève des différences régionales, les meilleurs résultats étant observés dans l'Ouest canadien (pour un baccalauréat ou plus) et les pires, dans la région de l'Atlantique. Chez les hommes, les effets de la scolarisation sur le salaire sont généralement plus faibles que chez les femmes. Les résultats indiquent en outre que l'éducation est en rapport inverse avec les probabilités de chômage et, pour les femmes, d'inactivité (ne pas avoir d'emploi et ne pas chercher de travail). Mentionnons enfin qu'une majorité de diplômés du palier postsecondaire paraissent trouver à s'employer dans des professions correspondant à leur principal domaine d'études. Toutefois, les probabilités en question sont moindres immédiatement après l'obtention du diplôme, mais elles s'accroissent ensuite avec le temps, indice que de nombreux diplômés récents traversent une période de transition où ils prennent des emplois qui peuvent ne pas correspondre au domaine choisi dans leurs études.
Voici comment s'organise le reste de cet exposé : à la prochaine section, nous recensons brièvement les études qui existent; la section qui suit décrit les données (il s'agit de décrire non seulement les échantillons, mais aussi les variables définies et la répartition de la scolarisation au Canada); à la section 4, nous livrons et examinons les résultats des estimations; à la section 5 enfin, nous concluons le rapport.